Web, lol et grand style
Je profite de cet espace qui m’appartient pour exprimer mon admiration pour ces intervenants du web – ces blogueurs, mais je n’aime pas la famille de mots basés sur “blog”, ça fait gamin je trouve – qui passent une grosse partie de leur temps à écrire des textes de qualité. Je peux en citer trois que je connais et lis : Henry-Michel, Perséphone et Je suis un blog.
Ils ont chacun leur style. L’un est simple, efficace et loyal. L’autre est parfois carrément malsain. Tantôt, ils sont chiants, tantôt elle parle de cul. Des fois on n’a pas envie de lire leurs délires… De temps en temps, ça fait du bien quand ils chient sur leur société pourrie. Important: ils ne sont pas lisses comme énormément d’autres blogueurs qui ne voudraient pas écrire “sale enculé” dans un billet parce que leur mère lit leur blog. Ça leur arrive même de gerber sur le politiquement correct ce qui ne gâche rien.
Mais de quoi parlent-ils, ont ils une ligne éditoriale ? Ce n’est pas la question. Au risque qu’ils le prennent mal s’ils passent par là – j’en serais honoré – on s’en fout : ce n’est pas pour ça qu’on les lit.
Leur truc, c’est de danser avec les mots. Ou plutôt : ils font danser les doigts sur le clavier et leur cerveau suit. On dirait de l’écriture réflexe mais c’est tout maitrisé. Comme ce tennisman qui te fait un service à 200km/h, ça parait si facile. Le “grand style” nietzschéen (oui, là je me la raconte)… Tu sens que c’est d’abord un bonheur d’écrire pour eux. En fait ils s’évadent, ça pourrait presque n’être qu’un détail qu’ils soient lus. C’est là je pense toute la puissance de leur écriture.
On a perdu l’habitude de lire sur internet des textes comme en écrivent ces trois là. De nos jours, la forme qui sert le fond n’est plus ni dans une sorte de style ou de talent syntaxique ni dans la recherche de la belle tournure mais plutôt dans le visuel, l’accroche vendeuse et la mise en page.
C’est effectivement désolant et j’en fais actuellement le constat sur mon propre comportement : sur le web, je ne lis pas l’information car elle est censée venir à moi. Le texte doit avoir trois mots clefs en gras par phrase. L’information est là, soulignée. Hop ! Je clique sur le lien. Cool ! J’ai un contenu vidéo, je m’appuie sur le dossier de ma chaise pour la visionner. Je me redresse, je lis un twitt, je clique, arf ! Une image. Lol ! Je kiffe. Omg, Google, Wtf. RT.
Même (et malheureusement) LeMonde.fr nous offre un triste constat de cet état de fait. Les articles y sont réduits à l’essentiel, pleins de liens et de mots en italique pour aider le lecteur pressé, toutes les pages sont bourrées d’image ultra-caricaturales pour attirer l’œil. C’est à se demander si l’objectif initial d’information peut être rempli sereinement (personnellement j’ai la réponse : ça me sature la gueule ces sites de news). Même les titres contiennent des mots qui sont censés donner envie : en “une”, à l’heure où j’écris ces lignes, on lit “La CGT a laissé ses propres délégués dans la merde”. Facile : le mot “merde” joue le rôle d’accroche parce qu’on est en temps de crise, c’est d’une évidence tristement logique.
La lecture n’est plus un plaisir en soi. Quand il ne sert pas platement votre actualité du jour sur GoogleNews, le texte joue uniquement le rôle de “liant de l’information”, comme un œuf dans une recette marmiton.org. Ce ne sont pas les jeunes skyblogeurs modernes qui prouveront le contraire : pour beaucoup la phonétique semble pouvoir être largement suffisante pour faire passer un message parce que de toute façon le message n’est pas dans les mots, il est à coté. Dans l’image ou la vidéo… Mdr !
J’ai ma petite théorie sur ce phénomène qui semble fatalement se rattacher à l’internet, mais dont l’origine se cache à mon avis dans la télévision. Car tout y est rendu facile. On est passif devant la petite lucarne, ça permet ce qu’on veut (”temps de cerveau disponible”, etc). Dorénavant sur internet, pour faire passer une idée, on nous foutra une vidéo.
La vidéo est limitée dans le temps. On est en quelque sorte obligé de la regarder du début à la fin pour tout assimiler, et le rythme de compréhension et d’imprégnation de l’information est imposé. Nous sommes cadrés dans le temps et dans l’espace pour l’assimilation. L’oeil est isolé dans la fenêtre Youtube, il n’a pas à bouger des masses pour capter le sujet. La musique est adaptée pour que ça rentre mieux. La couleur fluo sur un mot clef pendant qu’une voix Off le lit d’un ton décidé, c’est plié. Le message est passé ! Concrètement le cerveau a tout gobé tel quel sans que jamais les éléments d’information ne soient passés par cette phase de traitement qui, il me semble, est imposée par la lecture d’un texte et surtout permet de rattacher à l’information un minimum d’opinion personnelle.
Et puis si sur internet le mec qui veut faire passer son message n’a pas Adobe Premiere, eh bien certes, il t’aura pondu un texte… mais avec des puces et des mots soulignés pour les trucs qui sont importants. Quand c’est un peu moins important, c’est le gras ! Les techniques deviennent similaires à celles de la télévision. Et fatalement, nous nous habituons à cet état de fait. Et pour faire de la visite, le webmaster rentre dans le moule. Sinon pas de lecteur. Le lecteur moyen du web est aujourd’hui statistiquement allergique au texte.
Un jour des mecs ont sorti d’une étude le schéma du mouvement moyen de l’oeil des visiteurs sur une page web. Merci ! En gros maintenant l’info se trouve donc forcément dans le coin supérieur gauche, mais pas trop. Sinon il faut tout structurer visuellement pour que l’info soit prémachée. Objectif moindre-effort pour le client lecteur.
L’ancêtre de ce phénomène, c’est le mot en italique dans ton roman. Je ne me suis pas renseigné, mais cette pratique m’a tout l’air d’être tout droit sortie du cerveau d’un sale flemmard : “Pas besoin d’expliquer, et puis ça met de l’emphase. Allez c’est du bon boulot, phrase suivante ! Le bouquin sort en novembre.”
Concrètement, l’internaute (après le télévore) est rendu de plus en plus courgette, et celui qui écrit peut de plus en plus jouer aux marionnettes pour peu qu’il aie saisi l’ensemble de ces principes.
Arrêtez-moi si je me trompe, mais toutes ces pratiques, en vrai, c’est pour le fric hein? Dites. Quoi qu’il en soit et vu l’état de délabrement dans lequel la littérature s’enfonce avec les nouvelles technologies, je pense que nous serons tous amenés à lire et écrire comme des gogols d’ici une à deux décennies, si le terme “écriture” a d’ici là encore un sens.
Je ne sais pas pour vous, mais moi quand je pose mon cul devant un écran, j’ai des tics. Je clique. Je glisse, je suis en mode LSD. Un onglet ? Clic. Texte bleu souligné: CLIC ! Une image qui bouge? Pas clic (Pub, noob !). Morceau de texte trop important? Zap. Un peu comme devant “Esprits Libres” à la télé.
Ça me fait flipper pour mon avenir et celui de mes futurs enfants.
Car c’est avec une honte grandissante que je constate que je dois me faire violence pour arrêter ma frénésie cliquante et ma flemme de lecture pour poser mon dos sur ce dossier de chaise qui ne me sert que sur youtube et lire un texte bien écrit (avec des muscles par exemple, comme dirait Henry-Michel ici), m’imprégner de l’esprit de l’écrivain, remettre en marche mes systèmes imaginatifs et analytiques, éventuellement briser les routines que je me suis fixées, douter de ce qui est écrit, peut-être en débattre après avec l’auteur car cela est devenu possible aujourd’hui sur internet. Que sais-je encore… De la richesse de pensée, quoi, merde !
J’ai donc un objectif : essayer de m’arrêter plus de vingt secondes sur les pages web de qualité. Celle-ci par exemple, ou celle-là. Peut-être celle-là aussi
Merci à tous ceux qui sans le savoir m’aideront dans cet effort.
Post-édition : merci à Aurel qui m’a envoyé deux excellents liens sur le même sujet,
- Is Google Making Us Stupid ? [article en anglais] est un extrait du bouquin What the Internet is doing to our brains de Nicholas Car. C’est un peu long justement
mais ça se lit tout seul. - Le web ne réduit pas la capacité à lire, elle l’augmente, dont j’ai déjà plus de mal à croire les énoncés.
