[Note préalable: on m'a reproché de ne pas avoir mis le morceau, mais en fait il est plus bas dans un embarqué jiwa.fr]
Avec un regard sur ma vie déjà bien entamée je constate que j’ai souvent passé du temps à analyser la musique. Comment telle sonorité pouvait suggérer telle sensation, comment telle suite de notes pouvait signifier plus ou moins directement des sentiments… Cette analyse s’est toujours faite au détriment des paroles, ce que je me suis souvent reproché. Ça doit venir du fait que j’ai été élevé au classique et à Jean-Michel Jarre (eh oui).
Quoiqu’il en soit, je devais avoir 12 ans… en 1996. Un jour en cours de musique au collège, le prof nous avait dit à tous que pour la semaine suivante on devrait avoir choisi un morceau qu’on appréciait, l’avoir étudié et en avoir préparé un bel exposé. Quatre ou cinq élèves auraient à présenter leur travail devant toute la classe. C’était l’époque où mes potes et moi on écoutait du rap. Et Skyrock aussi. Bref.
J’avais choisi “Les temps changent – MC Solaar”.
La tâche était difficile. Surtout avec du MC Solaar, qui ne fait pas forcément les textes les plus simples à comprendre. Manque de connaissances, manque d’outils de recherche, manque de personnalité aussi.
Aujourd’hui, alors que je suis devenu quelqu’un de fort intelligent et mature, je voudrais reproduire cet exercice sur un morceau qui m’a beaucoup marqué en 2009. Tic tac, du groupe O2zen.
Mais d’abord, O2zen, c’est qui ? Regardez moi ce petit teaser de leur album Sans.chantilly vous aurez un bon aperçu…
O2zen est un collectif de rap Bordelais. Sans rentrer trop dans les détails, les mots clef de leur musique pourraient être: réfléchi, sample de film, instrumental… Ce n’est pas mon métier de définir les styles de musique… mais par contre je peux assurer qu’ils sont 5 :
- Merlin, instrumentaliste, production.
- DJ Lodeez, Scratch en live et choix de samples de films
- Jaco, rappeur (on dit MC)
- Prisca, danseuse (voir ici Tic Tac en live) et dont on entend la voix dans “Chat”
- Al, rappeur également.
Bon, c’est bizarre, moi j’ai eu envie d’écrire quelque chose sur O2zen (le morceau Tic tac en particulier car je le trouve excellent) sans vraiment savoir si j’allais m’attaquer à un sujet très rebattu… Tout simplement parce qu’avant de les voir sur l’accueil de Deezer un beau jour de ce début d’année 2009, je n’avais strictement jamais entendu parler d’eux. Et puis c’est en fouillant dans leur mySpace que j’ai constaté qu’ils ont eu pas mal d’articles très élogieux sur des sites spécialisés et des blogs.
Parenthèse de jeune gueulard idéaliste : pas mal de ces articles me filent la nausée, parce qu’il faut bien savoir une chose… Quand t’es journaliste musical depuis 10 ans et que tu ponds ton 318ème article sur un nouvel artiste, tu as des routines d’écriture. C’est terrible et triste. Quand tu es journaliste musical par exemple: “wouaa, je surkiffe le petit sample tiré de Full Metal Jacket, ça rend trop bien”, eh bien tu ne peux pas te permettre ! Nan, nan t’es plutot dans un registre du style “un art consommé de la boucle qui va bien, des mélodies accrocheuses, des orchestrations intimistes jonchées d’interlude à la sauce Madlib, une influence revendiquée.”(1) Ou encore “l’univers d’O2zen se fait mouvant, imprévisible, parfois même crispant lorsqu’il s’acoquine avec des arrangements plus electro et expérimentaux.”(2)
Ah, ça me fait rêver ça. “S’acoquiner avec de l’electro”. M’est avis que quand on écrit des conneries pareilles, c’est pas de coquin qu’on se fait traiter… Enfin bon, en tout cas, je sais pourquoi je ne lis pas ce genre de littérature. Et comme j’ai le devoir de citer mes sources, avant de terminer ce magnifique hors-sujet… (1)Bokson (devenu Mowno depuis) et (2)Evene.fr.
Je m’attèle donc à l’analyse plus ou moins à l’arrache vous verrez de ce morceau d’O2zen, sur l’album sans.chantilly
Tic Tac
Petit conseil de Pro: je ne sais pas si je peux me permettre, mais c’est mieux de l’écouter une première fois sans trop pouvoir être interrompu, et sans lire les paroles. Juste comme ça, sans pression, sans lecture en diagonale en même temps. C’est toujours mieux. Imprégnez vous du son.
Voici donc les paroles. J’ai mis des petites notes en orange, quand j’ai estimé que c’était nécessaire. J’ai également fait le choix d’écrire les paroles en mode parlé, par exemple: “j’rougis”.
Rien ne distingue les souvenirs des autres moments. Ce n’est que plus tard qu’ils se font reconnaitre. A leurs cicatrices. Ce visage qui devait être la seule image du temps de paix à traverser le temps de guerre, il se demanda longtemps s’il l’avait vraiment vu, ou s’il avait créé ce moment de douceur pour étayer le moment de folie qui allait venir. Sample tiré de La jetée de Chris Marker. Voir en bas de l’article. *
J’ai plus d’stress,
mais la vie m’joue des tours.
Tu vois j’m'engraisse
et j’arrête pas les détours.
Les jours J, c’est pas que j’rougis mais j’oublie.
La vie mon joujou,
plein de rencontres et d’bises sur mes joues,
vestiges d’un passé qui fut mon bijou.
Maintenant je joue avec ma mémoire à genoux et j’en joue.
Mes vieux décors s’entêtent.
Je jongle avec des visages sur des corps sans tête.
Plus d’plomb dans la tête que des mirages et des plumes qui me rendent bête,
Me donnent un destin léger, me laissent en marge l’allonger.
Je contourne les obstacles tant qu’j'peux
mais l’compteur tourne, m’amène au point critique
au point que je nécéssite une aide médicale, c’est le hic.
Bestial, je combats au point que je crie, et des tics j’chope…
Hérétique flop, j’écrivais hip hop.
Amène moi une bière ou une civière que j’m'échoue…
Des béquilles et des quilles dans les choux.
Un nuage d’images floues…
Je pars en vrac avec mon bic, bac en poche épique,
sac à domatique, lac de larmes antiques,
bric à brac, j’braque ma case en briques.
Ou mieux qu’tout, le souvenir imbriqué d’une belle demoiselle
qui m’faisait du zèle, qu’avait tout pour elle.
J’nécéssite une autre miss avant ma cécité,
une voix suave, pas trop épave,
douce comme elles savent, voila maintenant ça c’est cité.
Comme j’te dis, c’est pas qu’j’stresse,
mais la vie m’joue des tours…
Ou plutôt m’joue son tour.
J’détoure des tonnes d’images sans contour.
J’épelle des mots sans voyelle, j’compte les clopes dans les paquets de 20,
j’répète tout l’temps l’meme refrain.
Pour mes anecdotes y a pas d’antidote
alors tu t’calmes, t’écoutes et tu fais style que t’es mon pote,
comme ce faux-cul qui squatte sa chaise au bout d’la rue et qui m’a vu.
“Salut”.
On s’était donné rendez-vous dans 10 ans, vendu.
Tu devais payer ta biere au PMU de l’avenue.
Et l’heure passe, et leurs pas repassent, et leur pas ressassent,
Et ma vie trace, mes os se tassent, et moi je trépasse.
Aujourd’hui cette vie j’la recommence, je repars à 0. Oui messieurs dames, aujourd’hui je fais repartir le compteur. Sample tiré de Seul Contre Tous de Gaspard Noe. Voir note en bas. **
Jeune insouciant, sans souci, en santé de fer,
je n’ai jamais connu la guerre.
Ma tête porte une casquette, mon squelette est intact,
aujourd’hui je n’entends pas le tic tac de la montre.
J’ai les phéromones Axe Inca.
J’suis frais, la vie ne m’a pas trop tricar encore.
Les poules, la gnole, la bamboula…
J’les supporte sur l’petit doigt, et les fais tourner, mais mais…
Les nénés, les mastique, baby bombastick,
ouai j’viens du 92, tiens fume mon shit au pneu.
Eh ouai, j’suis un ne-jeu, qui cause en verlan,
comme la levrette, vigoureux et séduisant.
Papy, tu fais plus le poids, t’es séché.
Il m’reste encore bien des étés, pour pêcher.
Tu trembles, j’suis souple.
T’as la sagesse, j’ai l’inconscience.
Tu es seul, à moi seul je suis un groupe.
T’as vu plein de paysages.
- “Moi loin de chez moi, jme sens dépaysé.”
J’m'en super-tape des fjords et des alysées !
Mon crédo c’est plus la drague
sur les champs Élysée à boire un millésimé.
Mais ça tu peux plus l’faire.
Tu t’retrouves là, tu perds comme un clebs qu’a plus d’flair.
Tu deviens gaga parkinsonien en mode vibro,
qui se souvient plus de rien.
Le temps a du punch.
“Les vieux sont nos maitres”
Avant de m’enseigner vos préceptes,
venez gagner au 100m.
Ils s’arrêtent devant une coupe de sequoia couverte de dates historiques. Elle prononce un mot étranger qu’il ne comprend pas. Comme en rêve, il lui montre un point hors de l’arbre. Il s’entend dire :”je viens de là.” Et y retombe, à bout de force.
Ma petite analyse du texte
Alors, hmm, comment c’est organisé tout ce petit bazar ? Quand on ne fait pas vraiment attention au texte, c’est souvent la musicalité qui prend le dessus. En tout cas, pour moi, le texte a une structure non pas complexe, mais suffisamment élaborée pour avoir besoin d’une petite étude à tête reposée (comprenez: sans flux musical). Voyons voir…
La premiere partie ne cache pas trop son jeu : il s’agit du constat attristé de l’évolution de sa vie par l’homme qui vieillit. Souvenirs, amour perdu, corps qui s’assèche, tout y est. C’est glauque à souhait. D’ailleurs le sample de “La jetée” du début donnait déjà le ton, avec la notion de souvenir, sans parler de la voix monocorde…
Le tic-tac qui bat la mesure se dérègle au cœur du morceau puis la coupure samplée du personnage du boucher dans Seul Contre Tous (de Gaspard Noe) et qui se marie assez parfaitement avec le texte donne le ton du changement, du renouveau.
Et c’est là que ça devient intéressant.
On a alors dans la deuxième partie le discours, certainement pas du/des “narrateurs” (permettez?) qui de toute façon habite Bordeaux (en tout cas il me semble), mais d’un jeune insolent qui fait son petit malin devant la vieillesse.
Sauf que le sample invitait à croire qu’il s’agissait d’une seule et meme personne, qui recommençait sa vie à 0 !
On tombe donc dans une sorte de mise en abime, assez joliment établie entre l’homme jeune qui manque de respect au vieux alors que lui-même pleurait sa jeunesse perdue. Sauf qu’il allait finir par se manquer de respect à lui-même plus jeune dans une sorte d’ironie macabre… Ce concept est rendu de façon d’autant plus subtile que l’évolution chronologique attendue aurait été que la deuxieme partie soit la premiere. Et un peu comme une cerise sur le gateau, dans la fin de cette deuxieme partie, les roles s’entremelent, on a la sensation d’assister à un dialogue où seuls les mots permettent de savoir qui parle, cela participe assez bien à la confusion que l’homme entretient avec lui même au fil de sa vie par rapport au temps qui passe.
Enfin “Et y retombe à bout de force”, malgré le fait que dans “La jetée”, la phrase veuille dire quelque chose d’autre (un voyage dans le temps), le sample final donne clairement le ton de la mort. La vie lui a bien joué son tour.
Sans forcément pousser l’analyse plus loin, on a déjà un truc musicalement excellent, un texte vraiment bien pensé, et de quoi dire à tous ses détracteurs que le rap, ce ne sont pas forcément que des tocards qui veulent finir avec 15 putes et 3 voitures à ressort autour d’une piscine.
Bref, écoutez l’album.
* Tirés du moyen métrage photographique “La jetée” de Chris Marker, qui a fortement inspiré le film L’armée des 12 singes. http://www.youtube.com/watch?v=ClvTYd4XnEc#t=2m12
** Tiré du film de Gaspard Noe “Seul contre tous”. (Merci à : http://www.letempsdetruittout.net/gasparnoe/index.asp?v=52 ).